La Suisse romande semble invulnérable. Son produit intérieur brut réel a atteint 198 milliards de francs en 2025, avec une croissance de 2,2%, surpassant la moyenne suisse de 1,8%. En vingt ans, sa contribution à la richesse nationale est passée de 22,8 à 26,4%. Victoire narrative facile : le « miracle économique romand » tient bon. Sauf que ce discours, commode pour les corridors politiques, occulte des réalités bien plus compliquées.
Une résilience fragile face au tournant géopolitique
Bien que cette progression soit notable, elle ne la met pas à l’abri des turbulences internationales, avec le retour du protectionnisme, les droits de douane américains, les tensions au Moyen-Orient et les incertitudes commerciales. Cet optimisme affiché par les six banques cantonales, les 31 octobre dernier, sonne moins comme une certitude que comme une prière d’espoir.
Regardons les chiffres avec lucidité. Le produit intérieur brut romand devrait progresser de 1,9% en 2026, après une hausse de 2,2% en 2025. Traduction : le ralentissement s’amorce. Cette décélération n’est pas une surprise économique abstraite. Elle traduit l’anxiété d’entreprises soumises à un régime commercial devenu hostile.
L’ouverture commerciale: force ET poison
C’est ici que le problème structurel devient évident. L’économie romande tire sa prospérité de son ouverture internationale, avec des exportations de biens représentant 48% de son PIB, contre 45% pour l’ensemble de la Suisse, 34% pour la zone euro et 21% à l’échelle mondiale. Autrement dit, la région vit de son intégration aux marchés mondiaux, une force qui devient vulnérabilité dès que l’ordre international se fissure.
Des cantons comme Neuchâtel, avec l’horlogerie et les machines, affichent des niveaux de croissance particulièrement élevés, tandis que le Jura et Genève sortent aussi du lot. Mais cette concentration sur les exportations spécialisées révèle aussi une dépendance : si les marchés se ferment, si l’Union européenne riposte aux droits de douane américains, si les tensions géopolitiques bloquent les chaînes d’approvisionnement, qui paiera la facture ? Les entreprises petites et moyennes, premières exposées aux chocs externes.
La diversification: l’antidote insuffisant
Les analystes vantent la diversification du tissu économique romand. Pour se « protéger » des aléas du monde, cette diversification s’avère « très précieuse », et la vigueur de la demande intérieure demeure « un grand facteur de stabilité ». Certes. Mais qui en profite vraiment ?
Derrière le chiffre rassurant du PIB se cachent les inégalités croissantes, les régions délaissées, les travailleurs piégés entre l’automatisation et la précarisation. Un PIB romand qui s’accroît ne dit rien sur la distribution de cette richesse. Elle n’énonce rien sur les salaires réels en stagnation, sur le coût du logement qui explose, sur les services publics grignotés par l’austérité.
L’aveuglement du pouvoir économique
Le vrai problème ? Les institutions qui gouvernent l’économie romande refusent d’examiner les failles de leur modèle. On préfère brandir les taux de croissance comme des boucliers magiques. Or, l’économie n’est jamais isolée de la politique. Malgré ce contexte mondial instable, marqué par le tournant de la politique commerciale américaine, l’économie romande fait preuve d’une solide résilience, loin, très loin de la certitude qu’on nous vend.
Tant que les décideurs régionaux n’oseront pas poser les vraies questions sur l’équité fiscale, la transition écologique, la relocalisation stratégique de certaines productions, ils ne feront que parier sur la chance. Et la chance, tôt ou tard, s’épuise.