RTS: la fabrique de l’impuissance
Deux cents employés et plus crient au secours. Pas de grève officialisée, pas de débrayage dramatique : une pétition anonyme, discrète, qui circule et qu’on « vérifie », c’est tout ce qu’il en faut désormais pour faire entendre la détresse d’une institution romande essoufflée. Après la panne du journal de 6h le 1er octobre, plus de deux cents salariés de la RTS demandent l’impensable : un moratoire. Un arrêt, juste un moment pour respirer.
La crise de trop
Le déménagement sur le site d’Ecublens est la goutte de trop pour les employés mécontents, qui demandent un moratoire sur la fusion radio-TV. Pas de chance : ce n’est pas un événement isolé. Depuis le déménagement, de nombreux dysfonctionnements se sont manifestés, avec le transfert de la radio du quartier lausannois de La Sallaz dans les studios flambants neufs d’Ecublens. Les équipes découvrent, dans le feu de l’action, que les outils ne fonctionnent pas comme prévu. La panne du 1er octobre l’a révélé au public; elle n’était que le symptôme visible d’un malaise diffus, souterrain.
Les salariés demandent un moratoire sur la fusion des rédactions TV-radio et sur le lancement des nouveaux formats, notamment le temps de résoudre les problèmes techniques et de permettre aux équipes de trouver leurs marques à Ecublens. Une demande simple, presque humble : donnez-nous le temps de stabiliser, avant d’ajouter encore de la complexité.
Une direction qui relativise
Mais la hiérarchie ne l’entend pas ainsi. La RTS relativise la portée de cette revendication, Marco Ferrara soulignant que « le moratoire est un point listé dans une pétition anonyme ». Le message est clair : c’est une pétition, pas une vraie mobilisation. Pas de légitimité. Circulez.
Le Syndicat suisse des mass media (SSM), qui n’est pas à l’origine de la démarche mais vérifie les signatures, indiquait que 202 salariés avaient déjà soutenu l’appel en une semaine. Deux cents personnes qui travaillent pour la radio publique romande, soit une part significative des équipes de production. Mais comment pèse anonymement une pétition contre le poids du management?
Les chiffres cachent une détresse
Ce qui frappe, au-delà des pannes, c’est l’absence de dialogue réel. Le site Antithèse révélait l’existence d’un document interne à la RTS, exigeant un moratoire sur les suppressions de postes, incessantes depuis trois ans dans le cadre d’un plan d’économies élaboré par la direction de la SSR. Trois ans. Les compressions s’enchaînent, les missions se multiplient, les nouveaux formats se lancent, autant de charges additionnelles sur des épaules qui tremblent déjà.
La pétition parle de surcharge, de fatigue, d’épuisement. Elle parle aussi de dignité : celle de dire « arrêtez, ça ne va plus » quand on n’est pas écouté par d’autres canaux. Car la direction affirme dialoguer, la direction dialogue avec la Communauté de l’information, la société des journalistes de la RTS, sur l’organisation des rédactions. « Nous relevons qu’une telle revendication n’a pas été portée dans ce cadre », mais le résultat est là : les salariés préfèrent rester anonymes plutôt que de négocier à visage découvert.
La RTS, miroir de la Romandie
La crise de la RTS n’est pas un accident. C’est le symptôme d’une institution prise entre les injonctions de transformation et l’absence de moyens pour les mettre en œuvre humainement. Réduire les coûts tout en restant l’audiovisuel de référence. Fusionner les rédactions sans perdre la qualité. Se moderniser sans surcharger les équipes. L’équation est insoluble, et c’est le personnel qui la paie.
La Suisse romande a l’habitude de ces impasses. Des écoles qui hémorragient, une presse locale qui s’effondre, des services publics étriqués. La RTS n’échappe pas à la règle. Et comme souvent, ce sont ceux qui font fonctionner la machine au quotidien qui crient les premiers : nous ne tenons plus.
La direction l’entend-elle ? Quant à la fusion des rédactions, elle serait désormais « à bout touchant », formule administrative qui signifie : c’est bouclé, au diable la pétition. Le message aux salariés est limpide. À bon entendeur.