La climatisation explose en Suisse romande. Entre 2024 et 2025, les ventes de climatiseurs ont triplé, et les vagues de chaleur de 2026, avec des températures dépassant régulièrement 30 °C dès le mois de mai, ne font qu’accélérer la tendance. En juin 2026, les ventes de climatiseurs portables ont progressé de 38 % par rapport à 2025. Face à des étés devenus étouffants, des centaines de Romands choisissent de s’équiper. Mais ce recours massif à la climatisation révèle un problème bien plus profond : notre incapacité à affronter le changement climatique autrement que par des solutions individuelles contre-productives.
L’illusion du confort personnalisé
Installez un climatiseur fixe ? Comptez entre 4000 et 20 000 francs, plus 2000 francs de taxes et de démarches administratives. Les climatiseurs portables, eux, coûtent en moyenne 452 francs et s’activent immédiatement. Pas d’autorisation, pas d’attente. Le choix semble rationnel pour qui ne peut pas dormir durant une canicule. Moins d’un logement suisse sur dix dispose d’un système de climatisation fixe, mais les portables se multiplient furtivement, contournant les obstacles réglementaires.
Le problème ? Ces appareils bon marché consomment autant qu’une dizaine de réfrigérateurs. La demande d’électricité pour le refroidissement des bâtiments suisses a augmenté de 14 % entre 2000 et 2024, représentant désormais 10,9 % de la consommation totale. Accumulez des centaines de milliers de climatiseurs portables, et vous saturez les réseaux électriques d’une Suisse qui importe déjà jusqu’à 10 % de son électricité en hiver.
Le cercle vicieux climatique
La climatisation mondiale consomme déjà 10 % de l’électricité planétaire, et cette consommation devrait tripler d’ici 2050. Chaque climatiseur fonctionne au charbon ou au gaz ailleurs en Europe, propageant les émissions de CO2. La Suisse tente de combattre ce paradoxe en durcissant les règles : depuis 2026, seuls les systèmes très efficaces (classe A+++) sont autorisés. Genève exige la preuve d’un besoin réel. Neuchâtel et Fribourg demandent une compensation énergétique totale.
Mais ces restrictions, louables en apparence, ne freinent que les riches qui achètent des systèmes fixes aux normes. Elles ne dissuadent pas les millions de pauvres qui affluent vers les climatiseurs portables interdits, cherchant simplement à ne pas crever de chaleur. Pendant ce temps, les experts prêchent dans le désert : repenser l’architecture des bâtiments avec des protections solaires, une meilleure isolation, ou des pompes à chaleur réversibles associées aux énergies renouvelables pourrait réduire jusqu’à 80 % des besoins de refroidissement.
Confort de classe
Ce qui ressort clairement de ce boom de la climatisation, c’est une fracture sociale. Celui qui dispose de 15 000 francs installe un système split performant et conforme. Celui qui n’a que 450 francs achète un climatiseur portable illégal ou toléré, exposant sa famille à des nuits étouffantes ou à des appareils qui carbonnent le réseau. Les cantons appliquent des règles différentes, transformant la Suisse romande en patchwork d’inégalités thermiques.
La vraie question n’est pas comment climatiser davantage, mais pourquoi nous continuons à bâtir et à aménager nos villes comme si le froid était éternel. Pourquoi nos politiques publiques laissent le marché résoudre ce qui relève d’une crise d’adaptation collective. La climatisation n’est qu’un pansement sur une plaie béante : celle d’une région qui refuse de repenser son urbanisme, ses transports, son énergie, pour affronter frontalement la réalité climatique.
Pendant ce temps, le thermomètre continue de monter. Et chaque climatiseur vendu repousse le moment où il faudra enfin agir sérieusement.